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Vous apprendrez à me connaitre au gré de mes humeurs, de mes découvertes, de mes rencontres, à travers les morceaux choisis de ma mémoire ou d'ailleurs que je coucherai sur mon écran au fil des jours. Pourquoi j'ai choisi d'écrire ? pour faire prendre l'air à mes idées. Comme avec le train, l'avion, le bus, ou encore le livre, la musique ou le bon vin... Le véhicule est le même, il peut vous mener de l'espagne au yang-tse-kiang en passant par la Bourboule.... Bienvenue a tous.

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Mes jeunes années

Mes-jeunes-annees.jpg"Mes jeunes années, courent dans la montagne..."

Il adorait ce morceau des Compagnons de la chanson. C'est avec eux que j'ai choisi d'évoquer ses jeunes années. Elles viennent de m'être remises en main propre et en vrac, dans une petite boite aux charnières usées et aux contours démolis. Moi, l'ainé de ses petits fils, me voila gardien de ses secrets puisque personne avant son départ ne soupçonnait l'existence de ce trésor bien enfoui dans son armoire. Et, sans réelle valeur mercantile, je ne pense pas que beaucoup soient informés un jour du bien inestimable qui m'a été légué, autrement qu'en lisant ce texte.

 

J'ai toujours eu d'excellents rapports avec mon grand-père et tout ce que je connais de sa vie, se résume brièvement à son certificat d'étude, dont il était très fier, son diplôme de Menuisier qui l'a finalement conduit à faire toute sa vie professionnelle chez Renault comme ouvrier aux méthodes, son mariage avec ma grand-mère disparue 30 ans avant lui, ses 6 enfants, et sa retraite qu'il a occupé pendant plus de 20 ans en animant à la radio d'Epouvile R.V.L pour son plus grand plaisir et celui des anciens. Il aimait par dessus tout ses amis, sa famille, et attachait une importance toute particulière à son instruction, sa dignité et son rôle de citoyen.
Rien de bien extraordinaire, tout est plutôt banal. La véritable prouesse est d'avoir réussi à faire tenir tout cela dans un contenant aussi réduit. L'objet est en carton marron, imitant le cuir à l'extérieur et tapissée de velours à l'intérieur. Lorsqu'on l'ouvre, on trouve au dessus d'une pile de papiers divers, un livre décerné en 1938 pour son prix de récitation en 4ème classe par l'école Vauquelin de la ville de Rouen. Le titre de ce petit livre surprend par sa banalité à l'époque "Pourquoi les nègres sont noirs". Aujourd'hui seul un journal comme minute oserait publier un ouvrage comme celui-ci, sous forme d'extraits à suivre dans les éditions quotidiennes.
Sur un carton bleu plié, le menu du repas de ses 20 ans, le 11 Novembre 1947. Outre le fait que les convives aient consommés du Boeuf mironton avec des petits pois à la française, on y apprend qu'ils ont trinqués "aux trois couleurs". Etait-ce déjà un avant goût de son sens de l'humour décapant.
Plusieurs petits bons pliés en deux qui sont soit des attestations de licenciement à remettre au futur employeur, soit des certificats de travail. Ils ont tous des dates contigües en 1947. Un lecteur mal intentionné pourrait immédiatement penser que la solution pour revenir au plein emploi est tout de suite trouvée avec cet exemple conjoncturel. Un texte écrit de sa main avec une écriture appliquée faite de pleins et de déliés, de majuscules à chaque ligne: Le rêve du jaguar de Leconte de Lisle. Cette lettre doit-elle uniquement sa survie à une fierté éventuelle pour l'esthétique scripturale?
Sur un papier journal déchiqueté, un sketch de Jean Kolb et Geo Sandry intitulé Sidi Couscous chez le commissaire. On y fait parler un maghrébin visiblement, avec une prononciation très exagérée qui confine au ridicule. De la matière toute choisie pour inspirer un sketch à Michel Lebb ou une chanson à Sardou. Au vu de la qualité du papier, je veux croire que cette blague de potache a du lui être remise par un copain de régiment et qu'il a conservé ce torchon en souvenir d'un ami regretté, mais pas pour son contenu. Il aurait eu honte de me montrer cela.
Sa première carte d'assuré social dans son enveloppe d'origine avec cette inscription "papiers d'identité d'assurances". Quelle fierté il a du ressentir lorsqu'on lui a remis ce document, pour ses 16 ans, et quelle consistance a du prendre son existence quand on sait qu'il aurait toujours vécu la perte d'un de ses papiers d'identité, de sa carte d'électeur ou de son livret de famille comme une amputation d'un membre.
Une lettre manuscrite d'enfant, datée du 14 mai 1959, qui s'excuse à 7 ans de ne pas trop savoir faire de lettre, mais qui dit son amour pour lui, le remercie de travailler tant pour aider sa famille et lui souhaite une bonne fête des pères. Cet enfant c'est ma mère. Elle ignorait qu'il ait pu conserver cette feuille volante si précieusement pendant les 49 années qui suivirent.
Une carte d'anniversaire reçue pour ses 5 ans en 1932. Son étui de badge d'usine, dans lequel il avait inséré sa carte de trésorier adjoint de la radio d'Epouville. Le plan d'un petit pressoir en hêtre, complètement jauni, qui avait peut-être servi pour le passage d'un examen d'apprenti en menuiserie dans une école quelconque. Des témoignages de satisfaction signés au dos par ses professeurs en 1937 et 1938, pour des prix de géographie. Un équivalent des félicitations en conseil de classe aujourd'hui j'imagine. Des menus de communion de ses petits enfants, et une carte de tabac distribuée par le ministère des finances pour stipuler le rationnement en 1947. Quelques photos jaunies de personnes que je ne parviens pas à identifier.
L'inventaire est fini, à la fois surprenant et banal. On y cotoie du récent et du très ancien, du futile et de l'officiel, mais c'étaient là ses trésors, ce qu'il avait de cher et qu'il était le seul à connaitre. Aujourd'hui, j'ai le sentiment d'avoir encore appris un peu plus sur lui, mais il me manque son interprétation, la signification qu'il aurait donné à ces choses.
Lui avait choisi d'enfouir ses trésors, de les dissimuler. N'est-ce pas tout le contraire que je fais en me racontant sur un blog à la vue de tous. Mes enfants peuvent déjà me lire et mes petits enfants pourront le faire aussi, mais je me garde bien de tout jugement sur le choix de la démarche. Louis Ferdinand Céline a tranché pour nous en affirmant qu'

"invoquer sa postérité, c'est faire un discours aux asticots".
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